Atelier Darbroche

Publié le 02/12/2020

Au coeur des Vosges, Guillaume a créé l’Atelier Darbroche. Ici, il retrouve un lien tant désiré avec la terre, la matière, et le temps. Avec un profond respect pour le bois, il façonne des pièces uniques, guidé par les courbes naturelles de l’arbre. Avec la volonté de produire de manière responsable, locale et durable, Guillaume propose sa vision de l’artisanat moderne. Le temps d’une lecture, il nous invite à découvrir son univers.

 

Parle nous de ton parcours, comment en es-tu arrivé au travail du bois ? 

 

Ça a été un long chemin, nourri de différentes expériences de vie et d’apprentissage qui m’ont été offertes jusqu’ici. Je suis issu de la Littérature, de la Philosophie et des Arts, j’ai poursuivi des recherches jusqu’à l’obtention d’un DEA qui m’a mené à travailler durant un peu plus de deux ans dans la forêt. Là, au plus proche de la Nature, j’ai réfléchi à la place du geste de l’homme au sein du sauvage, aux potentialités offertes par le livre en tant que recueil, et par la page en termes de mur sur lequel il est possible d’accrocher des choses. Je me suis vite aperçu que l’objet livre pouvait alors être un lieu d’exposition nomade, qui pouvait contenir les lieux et ce qu’ils ont initié.Je crois que ces moments passés loin de tout bâti, où les choses me semblaient si évidentes, ont été décisifs pour la suite. Et puis je suis devenu photographe. Capter, figer les instants en fuite. Se battre contre le temps.

Depuis petit, j’ai toujours beaucoup marché avec mes parents, appris le goût de l’effort, du paysage, de la solitude, de la fragilité de la Nature. C’est un vrai cadeau, peut-être la transmission la plus précieuse qu’ils m’aient offert. Je crois aussi que les temps infinis passés dans la maison de mes grands parents dans les Hautes Vosges, entouré des champs, des bois, à marcher sur les rochers de la rivière en contrebas a intensifié ma relation à la Forêt.

Et puis il y avait le petit atelier de mes anciens, dans lequel j’aimais passer du temps, enfant. Cet endroit plein de vieux outils accrochés aux murs, les rabots, les scies et les ciseaux à bois, la poussière et la sciure au sol, les toiles d’araignées aux carreaux. Quelque chose de l’ordre du hors-temps. La trace d’un souvenir si puissant qu’il est revenu au jour, un jour. Et l’envie, le besoin surtout, de reconnecter les choses qui faisaient fondamentalement sens pour moi, parce qu’elles font partie de mon histoire, de mon parcours. Penser la création, les mots qui dansent dans ma tête, la photographie qui immortalise et garde trace. Il m’a fallu des épreuves pour finir par recentrer le sentier sous mes pas. Et puis tout s’est rassemblé. J’allais retoucher du bois, parce que c’est de là que je viens vraiment.

 

Comment considères-tu cette pratique ?

 

Fondamentalement comme une relation sentimentale. Je crois que j’ai besoin de prendre du temps, de laisser les choses se faire, j’ai pleine confiance dans la matière pour me guider et m’indiquer vers où me diriger. Il s’agit d’écoute, d’apprentissage. Chaque bois est différent et enseigne quelque chose de nouveau. Il faut se mettre en posture d’écoute sans cesse, et s’autoriser à être réceptif à ce que les Arbres racontent. C’est une pratique que je conçois comme intrinsèquement lente. Parce qu’il faut avant tout comprendre, peser, observer, toucher et deviner, mais surtout ne pas chercher à contraindre. Les choses me semblent toujours déjà contenues, et j’aime à croire que je ne suis qu’un passeur de formes, un révélateur modeste qui converse avec la matière.

Dans le cadre de ma pratique, je ne cherche pas forcément une ligne esthétique complexe, j’aime à être au plus proche de la simplicité des formes et des évidences que me soufflent la matière que je travaille. Les courbes se veulent douces, les surfaces restent parfois brutes. Et il s’agit de composer avec les aléas, les nœuds, les fractures, les forces et les faiblesses. Je n’oublie jamais que les bois dans mes mains sont des Arbres, qu’ils ont mis des dizaines d’années à croître, et qu’on leur doit, de fait, le respect. Parce qu’ils ont beaucoup à enseigner. Des choses de l’ordre de la cohabitation, de la protection, de la lenteur. Ils sont modèles, sources d’inspiration.

Je crée foncièrement peu, parce que je pense qu’il faut adapter son rythme à celui qui a donné naissance à ces bois. Au plus juste de mes convictions avant tout. Lorsque je tourne des objets, le cercle duquel surgit une forme me ramène en arrière, c’est un juste retour des choses. Une manière de faire revenir au devant de la scène la permanence du passé. Le cercle raconte beaucoup, tout est contenu, tout est dedans. Un cercle c’est une forme absolue, je les cherche toujours dans les beautés simples de la nature, dans les cailloux, les feuilles ou la trace d’un rayon de soleil au sol entre les branches. Le cercle c’est ce grand tout dans lequel nous sommes tous, où chaque chose doit s’équilibrer par rapport aux autres, et où le respect du Vivant prime.

J’aime aussi aborder la matière avec des outils simples, un couteau, un rabot, une râpe. Ce sont d’autres respirations. Les pratiques du bois sont tellement multiples, les essences si plurielles, que je ne peux -ni veux- me contraindre à une seule approche. Lorsque je grave des surfaces, c’est pour retrouver la sensibilité des écorces sous les doigts. La Forêt de nouveau au dedans, à l’atelier.

 

Tu entretiens une relation particulière à la forêt. Comment l’appréhendes-tu dans ton processus créatif ? 

 

Primordiale même. C’est là que tout est né. Et c’est là que je puise force et conviction. Je passe énormément de temps à marcher, à observer, à ressentir. A faire des photographies aussi, parce que j’ai besoin de garder la trace des ambiances, des transmissions offertes. La Forêt est pour moi le seul lieu des possibles. C’est un endroit totalement ouvert, et qui dans le même temps suscite le fait de se refermer sur soi, c’est un intérieur à l’extérieur, où justement il m’est possible de me retrouver réellement. Il n’y a pas de portes, pas de barrières, juste une infinité de chemins à tracer sans laisser de traces. Avec les Arbres, je suis encore ce gamin qui se promène toujours avec un petit couteau dans la poche, et qui renoue avec la liberté, l’insouciance et la naïveté. Parce que j’ai besoin de faire perdurer tout ça.

Dans l’image, j’essaye de transmettre à mon tour, lorsque je les partage sur la page Instagram de l’atelier entre autres, les sensations et les beautés fugaces. Les mondes minuscules. Les brouillards et les traits de lumière. La vie sauvage. Dans mon approche de la création, le bois, les mots et l’image forment un grand tout indissociable. L’un sert et contribue à l’autre, dans un va et vient incessant.

J’écris beaucoup en Forêt, au plus proche de la source, j’ai toujours un carnet et un crayon, parce que c’est in situ que les mots sont les plus forts, et qu’ils me sont offerts le plus clairement. Alors pour ne pas oublier, comme avec la photographie, je garde trace dans l’instant.

La Forêt est inspiration, respiration même, vitale. Et plus le temps passe plus j’en ai besoin. Elle m’appelle sans cesse, me souffle des paroles simples, et me rappelle à une sérénité douce. Les massifs Vosgiens d’où je viens, érodés et arrondis, disent aussi cela. Ce sont des terres sauvages, faites d’arbres et de roches, qui m’ont inspiré le nom même de l’atelier. La forêt dans les pentes, omniprésente, est, plus qu’un terrain de jeu, une maison, la chambre de mes souvenirs et le lieu originel qui permet l’existence de Darbroche. Je lui dois tout.

 

Comment caractérises-tu tes pièces ? Quel univers cherches-tu à construire à travers elles ?

 

Avant tout je cherche à relater. Une impression, la lenteur, le silence. Les objets de l’atelier sont des pièces qui me sont presque évidentes, modestes et brutes, sensibles dans leur visualisation je l’espère. Je voudrais pouvoir éveiller à la simplicité que je retrouve dans la Forêt.
Sans chercher de lignes complexes, je me laisse plutôt porter par la fibre, toujours dans cette posture d’écoute attentive. Les choses sauvages me semblent tellement Être d’elles-même, en équilibre, en situation d’équité les unes par rapport aux autres, que je voudrais pouvoir intervenir le moins possible finalement. Juste tenter de retranscrire, parfois de dévoiler ce qui est déjà là. Je parle souvent d’équi-vivre, c’est vraiment cette idée sous-jacente qui anime ma pratique. Trouver ce point précis où me conduit le bois, situé juste avant le « trop », là où la matière me dit « c’est assez ».

Je voudrais rester au plus proche de la simplicité, parce que c’est bien elle qui m’est soufflée dans les bois. Cela n’empêche pas les expérimentations ni la recherche, c’est d’ailleurs un apprentissage permanent, comme dans toute pratique artisanale je pense, où apprendre ne connaît pas de fin, mais ce qui prévôt reste malgré tout la proximité avec la matière, la relation de la main outil à la fibre, et par extension, de la main à l’Arbre. La Forêt à l’intérieur, que l’on croit lointaine, autre et ailleurs, alors qu’elle est toujours juste là, à côté.

Si ma proposition emmène le public vers une prise de conscience de la beauté fragile et une plus grande proximité respectueuse avec le Sauvage vivant, alors l’atelier trouve là sa vraie justification. J’ai profondément à cœur de me servir de mes médiums d’expression afin d’ouvrir le champ des possibles, et de poser les jalons de l’expression des choses qui me sont vraiment importantes: la sensibilisation aux causes environnementales, la préservation du vivant, la prise en compte primordiale de l’importance de la Nature dans nos vies, parce que nous sommes nature, même si nous avons tendance à l’oublier. C’est un engagement profond, qui me sort du sommeil et m’indique de quelle manière avancer.

 

Ta pratique est de facto liée à la notion de responsabilité et durabilité. Comment cela s’exprime t’il dans la conception de tes pièces ? 

 

Je pense qu’on ne peux créer avec la Nature sans avoir le soucis de sa protection. Je me sens responsable, depuis mon plus jeune âge, et garant de cette idée que rien n’a plus de sens que l’existence de la Nature. De fait, cela coulait de source de déployer consciemment des moyens de création qui soient en adéquation avec ces réflexions tellement ancrées, car justifiées, je ne crains absolument pas de le dire. Je crois effectivement que nous avons une responsabilité fondamentale, qui consiste à devoir nécessairement s’insérer dans un processus d’existence et de vie qui soit enclin à trouver cohabitation avec la Vie Sauvage. Encore une fois, nous sommes faussement des êtres modernes, qui nous bernons derrière des faux-semblants de confort, de facilité, de pseudo évolution. Je crois que lorsque l’on ramasse un morceau de bois, on en revient à la base absolue. Aux origines. La pierre frappée, la terre crachée, le bois taillé.

Alors effectivement, ma pratique trouve une partie de sa réalité, c’est vrai, grâce à l’électricité nécessaire au tournage, c’est pour cette raison que j’aime à varier les approches et les relations avec la matière, j’en ai véritablement besoin même, et passer du temps à sculpter des cuillères au couteau, découper des planches à la scie à main, travailler les arêtes au rabot à paume, me ramène à cet avant plus silencieux, moins énergivore également. J’essaye donc d’apporter une attention particulière à toutes les étapes du processus. Le sourçage du bois, exclusivement local, représentant une part importante de la mission. Je ne fais jamais couper d’Arbre, et éprouve davantage de satisfaction à travailler du bois ancien, oublié, récupéré, patiemment cherché. J’aime à fouiller les tas de planches abandonnés, sélectionner des fragments de troncs et de branches tombés dans des parcelles forestières ou des vergers d’amis. Au gré des hasards aussi, des errances, des rencontres. Je ne source pas de bois dans l’idée de créer des objets en particulier, mais laisse plutôt le bois suggérer les pièces qu’ils me permettront peut-être de faire. Avec tous les aléas que cela implique, mais qui rendent justement le chemin si enrichissant.

C’est exactement la même chose avec les produits appliqués sur les pièces une fois finies. Je fabrique mon beurre bois à partir de la cire d’un ami apiculteur dont les ruches sont toutes proches, avec des huiles bio. Les emballages aux envois sont le plus possible recyclés/clables, et je dois encore avancer sur pas mal de points qui me préoccupent encore.

L’intention contenue étant avant tout qu’il doit être possible d’abandonner un soliflore, un vase ou un plateau sculpté en pleine Nature sans qu’il ne génère aucun impact sur l’éco-système.

 

Peux-tu nous présenter les pièces que tu façonnes ? 

Toujours dans cette idée de préciosité de la matière également, je crois qu’il est important de ne jamais oublier que chaque fragment de bois qui entre à l’atelier est issu d’un Arbre qui a vécu les saisons, s’est battu, a été parfois malmené, qui a nécessité un temps de croissance démesuré. Penser simplement que le chêne ou le hêtre qui se trouve sous mes mains est né bien avant moi appelle au respect évident. C’est pour cette raison qu’à mes yeux, les chutes, les copeaux, sont toujours de cet Arbre précieux. De ce constat est alors née la collection Chut… toujours en cours, sculptée à la main dans le silence du chant de la lame sur le bois, afin d’honorer ces morceaux rebus.

Je développe également une série utilisant les restes des restes, les copeaux et les sciures, toujours dans le soucis d’une économie de matière, d’optimisation et de non-gâchis. Le chemin est long mais tellement riche dès lors que l’on pense durabilité, responsabilité du geste en regard de la Nature.

Mais je ne suis pas un cas isolé, je sais que nous sommes de plus en plus nombreux à réfléchir nos pratiques de cette manière, et c’est une bonne chose, je crois vraiment. Un contre-courant qui se justifie, que je pressens d’ampleur, s’installe de plus en plus. Rien n’est jamais parfait, mais je crois que plus nous en parlerons, plus ces méthodes d’action et de création s’implanteront et plus rapidement ce mouvement de fond se développera. Parce que je crois foncièrement qu’il est nécessaire de repenser notre relation au monde, à l’objet, à la consommation. L’existence de l’atelier ne représente qu’une goutte d’eau, mais ce sont les gouttes qui forment les ruisseaux.

 

Par quoi te sens-tu inspiré lorsque tu crées de nouvelles pièces ?

 

Par le hasard surtout je crois.. Chaque journée est une nouvelle aventure, pour laquelle peu de choses sont écrites en amont. C’est inconfortable et excitant dans le même temps. Hormis les réponses apportées à des commandes précises, qui se doivent de respecter un certain cahier des charges, j’essaye surtout de comprendre où je me situe, sur quelle perspective je me trouve, avant de regarder quels sont les bois qui aujourd’hui m’appellent plus que d’autres, quels outils pourraient être judicieux.

Certaines pièces brutes sont a priori vouées à devenir des bols, là où de vieilles planches seront des plateaux sculptés. Un rondin contient peut être une cuillère, ce morceau difforme un vase. Je suis surtout très concentré quand je travaille, complètement dans l’instant. L’inspiration vient en faisant. Parfois cela fonctionne, et parfois pas du tout. Je crois que j’ai en moi des formes, une ligne, une brutalité douce que j’essaye d’extraire et d’appliquer à ce qui est créé à l’atelier. Les rondeurs de mes montagnes, le toucher des écorces, la simplicité des instants vécus en Forêt, encore, l’effort de la marche reporté à celui demandé au long d’un tournage, tout finalement est potentiellement vecteur, source.

 

Comme évoqué plus haut, la littérature est au cœur de ta réflexion, tant créative que intellectuelle. D’où cela te vient-il et qu’est-ce que cela t’apporte ? 

 

Les mots racontent tout autant, de manière différente, que les images et les bois. Je disais juste avant que l’atelier était intrinsèquement basé sur le croisement de ces trois champs d’expression, et qu’ils sont indissociables.

Je viens de la lettre, j’ai été éveillé à la Littérature très tôt par une enseignante de français au collège, qui a posé les jalons et initié le chemin de mon aventure avec l’écriture. Sentier qui m’a mené vers des études de Philosophie également, avant celles des Arts.

Je ne cherche pas dans l’écrit, à l’instar de ma pratique du bois, la complexité, mais bien plutôt simplement de coucher sur papier les mots que je capte soit dans la Forêt, soit à l’atelier, quand je discute avec les bois. A l’instinct, en fonction des enchaînements de sensations, à l’évidence finalement. La Forêt est comme un grand livre où sont souvent déjà écrites les phrases que je prélève. J’aime à laisser les pensées et les lieux, les ambiances, les géographies, le temps, pluie, neige, automne, raconter. Il suffit de passer d’une taillis de noisetiers touffus à une sapinière sombre pour que d’autres phrases surgissent.

J’aime conter ce qui vient, ce qui me traverse quand je suis assis sur une souche ou que je regarde un paysage. Ce sont des mots végétaux, le langage de la Nature tel que je le ressens, de manière très subjective.
Les écrits sont des pendants à l’image, qui livrent une part abstraite du jeu de la présence au lieu et au moment. Le jeu des sonorités, des rythmes, des associations provoquent en moi les même palpitations que lorsque j’observe les espaces sauvages. Je ne cherche rien de particulier, pas de style, ni d’inscription dans une quelconque tradition littéraire, simplement retranscrire, d’une manière toute personnelle et sans ambition, une part du dehors qui me touche. Je crois aussi que je cherche avant tout, comme je le fais avec la photographie, à graver un moment, propre à un lieu, un instant, un état d’esprit.

Et lorsque ceux qui lisent ces mots me disent être emportés dans la Forêt, alors je crois que je touche à ce que je souhaite vraiment, susciter le rapprochement avec le Sauvage.

C’est bien cette reconnexion qui est également le sujet premier de mon livre Sculpter la Forêt (Ed Hoebecke), qui est sorti en Juin 2020. Le lien intime de la main à la matière, l’errance dans les bois en retrouvailles au travers d’un cheminement de création respectueux, la proximité avec les lieux et l’attention portée aux sensations ressenties. Un travail autour de l’écriture justement, de la photographie et du bois, pour ne plus être lointain en croyance, mais renouer avec la véracité proche du Sauvage.

 

Tu es très présent sur les réseaux sociaux, alors que tu prônes un style de vie plus lent, plus proche de la nature. Est-ce un message que tu souhaites faire passer ?

 

Je suis relativement présent c’est vrai, parce que j’ai à cœur d’emmener le public avec moi à la fois sur les chemins mais aussi à l’atelier, au plus près. Les réseaux sociaux sont le lien. La surface d’échange. La fenêtre par laquelle j’entretiens la relation avec l’autre et l’ailleurs. Pour mieux suggérer et initier la possibilité que chacun a de se rapprocher vraiment de la Nature à son tour, ou en tout cas la nécessité de la respecter, même à distance. Dans ses choix, ses achats, son mode de vie, ses consommations du monde.

Passer alternativement de la Forêt photographiée, écrite, à l’atelier me permet de faire sans cesse le pont entre les lieux primaires de naissance de Darbroche et la cabane où se matérialisent les choses.

Avec cette intention de partage, il y a aussi l’envie de raconter – sans parler là aucunement de transmission de savoir, je n’en ai pas la prétention. Lorsque j’ai commencé le tournage sur bois, je l’ai annoncé aux personnes qui suivaient les aventures de l’atelier à ce moment là, en expliquant que je me lançais dans quelque chose de nouveau, une prolongation de mon approche de la matière grâce à un outil qui m’était jusqu’alors inconnu, et que j’avais envie de faire naître tout ça sous leurs yeux, en transparence, avec les erreurs, les ratés, les petites réussites que cela allait impliquer. Je suis moi-même toujours curieux du fait de découvrir des ateliers, des choses en train de se faire, et je me suis dit qu’il serait peut-être intéressant de dévoiler au jour le jour les étapes d’un cheminement en (re)naissance. De manière inclusive et participative. Je crois que les réseaux ont cette force là de pouvoir rapprocher, de briser potentiellement les distances et les filtres, de fédérer aussi, si on s’en sert de manière juste et honnête. Les portes de l’atelier sont toujours ouvertes grâce surtout à la page Instagram, et je pense qu’il est possible d’être conscient du monde d’aujourd’hui et dans une grande incompréhension de celui-ci tout en étant un peu sociabilisé, même si au plus profond de moi, je continue à chercher ma place dans cette époque, et que je reste malgré tout un ours au fond de sa cabane et qui aime à aller marcher seul au milieu de la Forêt…

 

Parle nous de ces deux pièces présentées pour le Marché OROS.

 

Les deux pièces présentées sont issues de la Collection intitulée ๏ 1. Ce sont des plateaux tournés de frêne et sycomore Vosgiens. La pâleur des bois me parle vraiment beaucoup. Cette teinte lunaire. Le cercle y fait d’ailleurs ici totalement référence. Le blanc dans la nuit.

Ce sont des objets à poser, à déposer. J’aime à les voir dans l’obscurité, des taches de lumière faible. Je crée bien davantage de pièces à regarder qu’à utiliser d’ailleurs. Mais au-delà, c’est le travail de gravure qui m’intéresse sur cette collection. La texture, comme un simulacre d’écorce sous les doigts. Retrouver la sensation de la peau de l’arbre, les yeux fermés. Les espaces retravaillés à la gouge ne sont d’ailleurs pas forcément homogènes, ils composent avec la nature des fibres, se laissent emporter par les accidents du bois, parfois s’effacent dans la masse même de la matière, comme s’ils étaient en mouvement. J’aime à chercher le presque lissé durant l’étape du tournage, pour aborder de nouveau les surfaces ensuite, même si c’est loin d’être systématique.

Il y a dans le fait de graver, un acte brut d’archéologie, c’est aller sous le voile, plus en profondeur, sous les couches visibles. Explorer la matière dans ce qu’elle a de secret. Dans cette approche de la stratification, je retrouve l’accroche au souvenir, qui permet de faire ressurgir les enfouis de la mémoire. De la même manière que lorsque l’on compte les cernes de croissance de l’Arbre, on peut remonter le temps. Et peut-être même le ralentir.

La course à l’après, déraisonnée, ressurgit ici encore, au profit de la lenteur du geste, petite coupe par petite coupe, qui permet de réinscrire l’objet dans un rythme humain, loin des faux standards de l’industrie qui dé-personnifie, uniformise, tue et lisse tout lien à la valeur vraie. Dans l’artisanat, dans les créations qui font intervenir la main, il y a toujours de la sueur, des doutes, des questionnements, du sang, de l’abandon, du vide et de l’imperfection. Un peu de celui qui a conversé avec la matière, du temps en partage.

Quel avenir pour l’artisanat selon toi ? 

Je garde en moi une conviction, qui me dit qu’en ces temps actuels, les faiseurs, ceux qui créent de leurs mains ont entre les doigts une responsabilité. Il nous est possible de redéfinir toute cette période de notre histoire collective, de reposer les panneaux indicateurs d’un chemin pour demain. Le « maintenant » invite à ce que nous soyons en posture d’écoute, pour travailler ensemble à créer ce que nous voulons pour après. En retournant aux origines. Et c’est justement là que les proches de la matière brute et pure peuvent contribuer à redessiner les contours, parce que fabriquer de ses mains aujourd’hui contient en filigrane les prémisses des actes premiers d’art et d’expression. Les messages soutenus par les actes. Nous sommes prêts à endosser ce rôle je crois. L’artisanat, le fait main n’est pas une mode, mais une vérité ayant toujours existé, portant, inscrite en elle, l’invitation à renouer avec l’évidence des rythmes simples, qui rappelle que le vivant, qu’il soit Végétal, Animal ou Humain, est soumis aux mêmes règles communes, et que l’un ne prime pas sur l’autre. Conscience, projection et durabilité. Pour l’équilibre du Vivre.

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