Pierre-Emmanuel Decarreaux

Publié le 29/12/2020

Fasciné par les lignes pures et les courbes sobres, Pierre-Emmanuel mêle techniques traditionnelles et modernes. Ses pièces sont à la croisée de l’objet et de la sculpture, dont l’intelligence du bois dirige, lui-même, chacune de leurs formes. L’un de ses objectifs ? Donner une seconde vie à la chute de bois, valoriser l’existant. Échange inspirant.

 

Quel est ton parcours ?  

 

Je n’ai su que tardivement ce qui me plaisait réellement. J’ai tout d’abord fait un Bac Pro et un BEP Métallerie Chaudronnerie. J’ai beaucoup aimé l’approche de la matière et le travail manuel, mais cela ne correspondait pas tout à fait à mes attentes. J’ai aussi travaillé comme pilote de ligne de production, mais les tâches étaient bien trop standardisées et répétitives. Le bois a été comme une sorte d’intuition. J’ai commencé à m’intéresser aux forêts, aux personnalités comme Francis Hallé. Je me suis renseigné sur la matière, l’industrie du bois, et j’ai eu envie de faire bouger les choses à mon échelle. Le tour a bois a été pour moi une révélation.

 

Comment choisis-tu les essences de bois que tu travailles ? 

 

Je ne les choisis pas forcément, ce sont elles qui me choisissent. Le bois que l’on vend dans les scieries sert surtout pour la menuiserie car il est assez « parfait ». En tant que tourneur, j’aime le bois qui a poussé comme il l’entendait. Cela crée en principe de belles surprises. Je récupère pas mal de bois via le Bon Coin, grâce à des personnes qui souhaitent se débarrasser d’arbres abattus. Je me suis également rapproché des services de la ville de Reims chargés de l’abattage et de l’élagage pour pouvoir récupérer notamment du cyprès ou encore du hêtre rouge. Cela me permet aussi de travailler des essences que je n’aurai peut-être jamais eu l’occasion de tourner.

 

Y en a t’il une que tu préfères travailler ?

 

J’aime beaucoup le noyer, pour sa texture, sa couleur, son odeur. C’est un bois qui reste dense tout en étant très fin dans le rendu. J’arrive à avoir un rendu que j’aime beaucoup. Mais évidemment chaque bois est différent et offre ses propres qualités. J’aimerai aussi beaucoup m’essayer aux arbres fruitiers, dont le bois est assez déconstruit et pourrait m’inspirer pour de prochaines pièces.

 

Quel est ton processus de création ? 

 

Je ne dessine quasiment jamais, sauf pour la sculpture. Je commence par mettre ma pièce au rond et je commence à créer une fois que j’ai pris en considération les aspérités du bois, certains noeuds, oxydations, que je souhaite conserver. Cela fait 1 an que je tourne, et j’ai déjà vu ma pratique évoluer. Totalement autodidacte, j’ai commencé à m’y intéresser, à regarder des vidéos – je recommande vivement celles de Marc Dubuc sur YouTube – et à approfondir mes connaissances sur les outils : comment manier les différents outils, les angles d’affutage, etc.

 

Tu parlais un jour de l’odeur d’une pièce en bois de cerisier qui t’a marquée. Le bois éveille la plupart de nos sens, ici l’odorat. Est-ce quelque chose qui te marque de manière récurrente ? 

 

Totalement. J’adore l’odeur du bois, elle fait parti d’un tout, elle éveille tous les sens. Découvrir l’odeur d’un bois que je n’ai jamais tourné, c’est une sensation incroyable. En plus de découvrir son grain, sa résistance, tu découvres quelque chose qui te marquera pendant de nombreuses années.

 

Comment caractérises-tu tes pièces ?

 

Dès le début, j’ai eu envie de créer des vases car ce sont des pièces qui évoquent la finesse pour moi. Je suis constamment à la recherche de courbes subtiles et parfaites. Je peux par exemple partir sur un morceau qui fait 100mm de diamètre pour finir autour des 50mm. Cette recherche de la perfection, je l’applique dans l’ensemble de ma pratique. Je suis d’ailleurs fortement inspiré et influencé par l’artisanat japonais, qui fait écho au temps. J’aime les pièces vivantes, celles qui sont témoins du temps, qui sont patinées. J’aime laisser mes pièces vieillir, les user, et les voir évoluer.

 

Quelle est ta vision de l’artisanat français ? Et comment le vois-tu évoluer ? 

 

Je pense que l’artisanat intéresse les personnes qui sont déjà sensibles à l’artisanat. Il est évident qu’il y a un nouveau regain pour l’artisanat, notamment grâce à l’engouement autour de la céramique. Selon moi, tout en respectant les artisans de l’ancienne génération, il faut aujourd’hui vivre avec une société qui a évoluée. Nous sommes dans une société qui tend a devenir plus responsable, où l’on recherche le plus de transparence possible. Au travers de mes finitions, j’essaie aussi de travailler au maximum avec de l’huile de noix, de lin ou encore la cire d’abeille, de m’éloigner autant que possible des produits chimiques.

 

Peux-tu nous parler des pièces présentées pour le Marché OROS ? 

 

Bien sûr ! Concernant le vase en chêne, nous sommes complètement dans une recherche de courbes, j’ai voulu créer l’illusion de la matière, comme si quelqu’un était venu appuyer dessus. J’ai aussi voulu conserver les tâches d’oxydation que j’ai trouvées au moment du tournage. Pour le petit vase en noyer, je me suis concentré sur ce noeud, que je voulais à tout pris conserver, je n’avais donc pas de forme particulière en tête. L’assiette a quant à elle été façonnée dans un chêne issu d’une ancienne charpente de la région d’Epernay. Les tâches noires qui apparaissent sur le chêne sont dues aux clous et grandes vis présents dans le bois durant des dizaines d’années. Sous l’effet de l’humidité ambiante et des tanins du chêne, les petites pièces ont rouillées et ont diffusé des particules métalliques au bois, offrant à la pièce cet effet patiné.

 

Quels sont tes projets pour le futur ? 

 

Continuer à tourner le bois, encore et toujours. J’aimerai concevoir des pièces un peu plus conséquentes, et pourquoi pas m’essayer à la sculpture dans du bois brut, créer un mobilier par exemple. Mais aussi essayer de nouvelles finitions et formes.

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